Maintenant, tournons le dos aux tombeaux situés sous l’orgue et traversons la nef tout droit pour nous rendre en face, devant deux tombeaux dorés.
Ces deux tombeaux sont ceux du roi Frédéric Ier et de sa femme Sophie Dorothée de Hanovre.
Ils sont très intéressants du point de vue artistique. Ils furent réalisés dans un alliage de plomb et d’étain d’après un dessin de Andreas Schlüter, qui était à la fois architecte et sculpteur. Il est l’auteur de ces sculptures si expressives que nous pouvons voir à l’Arsenal, bâtiment qui donne sur l’Avenue Unter den Linden.
Avant de décrire ces tombeaux, un petit rappel sur les tombeaux des temps précédents. Pour simplifier, disons qu’au moyen âge, il s’agissait surtout de gisants où le défunt est représenté allongé sur son tombeau. IL est généralement représenté de façon peu expressive.
Puis vient la grande rupture à la Renaissance. Le tombeau devient plus grand et peut aller jusqu’à devenir un mausolée. Et surtout, il est nettement plus décoré. Souvent, la sculpture est coupée en deux registres : dans un registre, on représente le personnage mort et on le reconnaît comme étant un cadavre. On appelle cette représentation un « transi ».
Et dans l’autre registre, le personnage est représenté aux temps de sa splendeur. On l’aura compris, le message est de dire que même les rois redeviennent poussière et qu’il faut être humble devant la mort.
Alors regardons maintenant ce que nous avons sous les yeux.
Tout d’abord, observons le tombeau de Sophie Charlotte, à droite Nous sommes frappés en premier par la sculpture assise devant le tombeau. Nous voyons en effet un squelette enveloppé d’un vaste manteau à capuche et écrivant dans un grand livre ouvert. Admirez cette mise en scène propre à l’époque baroque qui aimait tant les effets dramatiques. La pose un peu contournée du squelette, les vastes plis du manteau, le naturalisme avec lequel le sculpteur a représenté les mains et les pieds squelettiques et le visage si nous pouvons parler de visage. Tout cela est baroque. Si vous connaissez l’art Napolitain du 17e siècle, vous avez sans doute déjà rencontré les sculptures de cranes ou de squelettes en marbre. L’époque baroque appréciait le morbide pour exacerber les sentiments. Mais qui est donc ce squelette et pourquoi écrit-il ? Il s’agit naturellement de la mort, qui note, dans le grand livre de l’histoire, les évènements de la vie de Sophie Charlotte.
Le thème de l’époque Renaissance, où le personnage est représenté par un cadavre, a ici été nettement poussé. On représente désormais le squelette. Alors, bien sûr, on ne dit pas directement que ce squelette est celui de Sophie Charlotte. Il représente la mort. Mais comme Sophie Charlotte est morte, on ne peut s’empêcher –consciemment ou non- d’associer la morte à l’idée de squelette.
Derrière la tête de la mort, nous voyons un large écusson surmonté d’une couronne royale. Il s’agit des armes de la reine défunte. Cet écusson est entouré de volutes enroulés, éléments décoratifs encore une fois typique du baroque. Regardons maintenant sur le long côté du sarcophage. Nous voyons, à chaque angle, un bel aigle aux ailes déployées. Il s’agit de l’animal symbole de la Prusse. Au milieu de ce seul long côté que nous pouvons observer, nous voyons un nouveau cartouche portant le nom de la reine. Ce cartouche repose sur deux chevaux couchés aux pieds du sarcophage. Le cheval représente cette fois l’animal héraldique de la souveraine : le cheval du Hanovre d’où elle était originaire. Entre les 2 chevaux couchés nous pouvons encore admirer un petit crâne de mort couronné de laurier.
Maintenant, regardons le dessus de ce magnifique sarcophage doré. Nous découvrons un deuxième registre, comme c’était le cas à la Renaissance. Et un registre qui n’est plus morbide cette fois. On y voit un vaste manteau d’hermine, le manteau des rois. Admirons comme le sculpteur a su reproduire, à merveille, dans le métal, la délicatesse de la fourrure. Le tombeau est dominé par un beau médaillon ovale montrant la reine de profil. La reine porte une superbe coiffure particulièrement complexe et inspirée des coiffures de la cour de Louis 14. Le médaillon est, comme il se doit, surmonté de la couronne royale et entouré par le manteau d’Hermine. Quelle richesse et quelle majesté ! Nous voyons 2 femmes allongées qui tiennent le médaillon de la reine défunte. La femme de droite a le buste relevé et regarde le médaillon. Elle symbolise le jour. EN revanche celle de gauche est assoupie la tête de côté reposant sur l’Hermine, elle symbolise cette fois la Nuit.
Donc, comme on l’a vu : là encore il y a deux registres : celui de la Reine défunte et celui de la reine bien vivante.
Regardons maintenant le tombeau du roi. Il est très semblable à celui de son épouse. Nous y retrouvons la même mise en scène dramatique faisant penser à un décor de théâtre. Au pied du sarcophage, nous voyons non plus la personnification de la mort, mais cette fois une jeune femme pleine de grâce se tenant le visage dans les mains. Elle personnifie le caractère éphémère de la vie. Elle est accompagnée d’un enfant dodu qui regarde en direction du tombeau de Sophie Charlotte. Il tient dans sa main une coupelle. Il s’agit d’un encrier dans lequel la mort trempe sa plume pour écrire dans le livre de l’histoire. Cela relie les tombeaux entre eux et suggère –pour qui veut y croire- que les défunts resteront toujours unis. Même après la mort. Derrière les deux personnages, nous voyons de nouveaux des médaillons avec un aigle au centre. Ils représentent les armes du roi. Les médaillons sont surmontés de la couronne royale et encadrés de drapeau, de la massue d’Hercule et d’épées. Ce décor fait allusion au côté militaire du souverain.
Sur le long côté, nous trouvons à nouveau un cartouche avec le nom du souverain surmonté de la couronne royale et supporté par 2 aigles. Les aigles sont séparés par une tête de mort couronnée de laurier. Vous remarquez donc à quel point les 2 tombeaux sont similaires. L’Artiste a admirablement réalisé une paire se faisant pendant. Sophie Charlotte et Frédéric sont réunis sur le plan décoratif pour l’éternité. La ressemblance se retrouve également au dessus du sarcophage. Regardons, le tombeau est encore une fois recouvert d’un manteau d’hermine et au sommet trône le médaillon représentant Frédéric de Profil. Le roi porte une longue perruque bouclée et un jabot en dentelle comme à Versailles au 17e siècle. De part et d’autre du médaillon se tient une femme en robe de cours. Celle de gauche avec le bras levé vers le médaillon porte sur la tête une couronne royale, il s’agit de la Prusse. Sa délicate compagne de droite porte une couronne plus simple et fermée, il s’agit du chapeau de prince électeur : cela signifie que cette jeune femme personnifie le Brandebourg. Ces 2 tombeaux sont représentatifs de la pompe baroque si appréciée par le roi qui avait pris Louis 14 comme modèle. Il s’agit de 2 superbes chefs d’œuvre de la sculpture : à la fois délicats et pathétiques. Nous pourrions rester très longtemps devant ces pièces à admirer la richesse des éléments, le raffinement de la ciselure dans le métal et la beauté des figures en trois dimensions.







