Dirigeons-nous maintenant vers le 68 rue François-Miron. Une imposante façade ocre, fraîchement restaurée, nous fait face: c’est celle de l’hôtel de Beauvais, en quelque sorte la Belle au Bois Dormant du Marais : pendant longtemps, on n’a vu ici que grisaille, délabrement et palissades. L’hôtel de Beauvais est maintenant le siège de la Cour Administrative d’Appel. Tout d’abord, à cet emplacement, il y a eu la maison parisienne de l’abbaye cistercienne de Chaalis : il en reste un beau cellier gothique, voûté d’ogives, en sous-sol. Puis la bâtisse médiévale, qui appartenait alors aux époux Fouquet ( le Fouquet de Vaux le Vicomte), leur est achetée en 1654 par Catherine de Beauvais, 1ere femme de chambre de la reine Anne d’Autriche, mère de Louis 14. Comme vous l’aurez deviné, d’après les dimensions de l’hôtel, une femme de chambre de la Reine n’appartenait pas au « petit personnel ». Quoique bossue et borgne (on l’avait surnommée Catheau la Borgnesse), elle était réputée assez galante, et savait se sacrifier pour le service de l’État. Elle remplit, à la demande de la Reine, une mission délicate : faire perdre son pucelage au jeune roi . Elle en sera généreusement récompensée, notamment par l’envoi de pierres de taille, qui serviront à construire cet hôtel, et qui étaient destinées, à l’origine, aux bâtiments du Louvre. L’architecte Antoine Le Pautre, dont très peu d’œuvres subsistent, a fait preuve d’anticonformisme, notamment pour s’adapter au terrain, plutôt biscornu. D’abord, l’appartement principal était sur rue, comme dans les immeubles bourgeois, et à la différence des hôtels entre cour et jardin, où on le trouve en fond de cour. Ensuite Catherine de Beauvais, née Catherine Bellier, n’avait pas les préjugés de la noblesse envers le commerce : le rez-de-chaussée sur rue était destiné à 4 boutiques qu’elle louait : quel scandale ! Mais en somme, en y réfléchissant bien, ce bâtiment sur rue préfigure un peu l’immeuble haussmannien : commerce en bas, propriétaire à l’étage noble, il n’y manquait que des locataires au dessus, mais cela viendra plus tard. Bon, un dernier mot de ce bâtiment sur rue : il est certes très restauré, mais le balcon sur « trompe » (cette petite voûte de pierre qui le supporte), et les beaux vantaux de porte concaves sont d’origine. Maintenant, traversons et allons vers l’entrée. Arrêtons-nous un instant avant la cour, au bout du porche : regardons à gauche l’escalier d’honneur, à travers la porte vitrée : il a beaucoup d’allure avec ses colonnes et son décor sculpté. On remarque des sphinx femelles, donc des sphinges, et ce, environ un siècle et demi avant le fameux style appelé « Retour d’Egypte », qui sera mis à la mode par l’expédition de Bonaparte, sous le Directoire. Regardons les quelques marches qui précèdent la porte vitrée et notons que vues de dessus, elles présentent un tracé, convexe sur les côtés, et concave au milieu. Maintenant, levons la tête et regardons la voûte au-dessus de nous, c’est-à-dire au bout du porche, juste avant la cour : que voyez-vous ? Une corniche circulaire : encore la ligne courbe ! Et maintenant la cour. Regardons-la bien : quel plan inhabituel, car il combine trois figures géométriques : d’abord un rectangle, le long du bâtiment d’entrée, puis un triangle rétrécissant vers le fond, puis enfin, au fond de la cour un cercle, ou plutôt un demi-cercle. Que de géométrie ! mais, au moins, la monotonie est évitée. Et avec son plan tourmenté et tous ses jeux sur la ligne courbes, l’hôtel de Beauvais est comme le mouton noir baroque dans le troupeau bien sage des hôtels classiques du Marais. Mais au fait que faut-il entendre par « baroque » ? Eh bien, sans s’embarquer dans de grandes définitions, disons seulement que quand la ligne courbe l’emporte sur la ligne droite, les diagonales et les angles aigus sur les angles droits, alors il y a du mouvement plutôt que de la stabilité, et on est dans l’esprit du Baroque, plutôt que dans celui du Classicisme. Maintenant, regardez les sculptures du fond de la cour : sous la corniche alternent les initiales de Catherine Bellier et de Pierre de Beauvais (son mari), ainsi que des têtes de bélier, pour Catherine Bellier encore et bien sûr. Et, plus bas, au dessus des portes des remises à voiture et des écuries, il y a une série de têtes sculptées. Presque en face l’une de l’autre, vous y voyez, à gauche, une femme aux cheveux bouclés et aux grandes boucles d’oreilles, et à droite un moustachu grimaçant : la tradition veut que ce soit Catherine et son pauvre diable de mari. Avant de quitter ce bâtiment superbe et bizarre, quelques mots sur Mozart ; entre novembre 1763 et avril 1764, le petit Wolfgang, en compagnie de son père, Léopold et de sa sœur Nannerl a habité ici, pendant l’étape parisienne de sa 1ere tournée européenne. L’enfant prodige allait être présenté au roi, à la famille royale, et à Mme de Pompadour, et il allait dédier 4 sonates à Mme Victoire, fille de Louis 15.

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Rares sont les villes à






